Il passa juste devant moi, aussi léger et incertain qu'un flocon de neige au début de l'hiver.
Je voyais à travers lui et son battement d'aile, toute l'absurdité de notre lutte sans fin pour des choses futiles..
Je me tournais vers l'Autre, celui qui, rêveur, m'avait menée ici.
Qu'avais-je à espérer en restant ici ? Etait-ce là ce que je souhaitais vraiment ?
Je regardais autour de nous, le crépuscule s'annonçait magnifique du haut du promontoire où il m'avait conduite. Il me fit signe d'un sourire de m'assoir sur un banc.

"Veux-tu quelque chose à boire ?"

Je hochais la tête positivement et l'observais un instant s'éloigner vers les machines au loin avant de reporter mon attention sur l'horizon et les papillons qui commençaient à s'éveiller à la nuit.

Le temps avait quelque chose de particulier, le ciel avait beau être clair et dégagé, il avait en lui des lambeaux de nuages, comme une longue cape déchirée par le jour souhaitant se reformer à la brune. Leurs couleurs les faisaient ressembler à de longues flammes s'embrasant du même feu que le soleil. Celui-ci semblait éclabousser ce qui l'entourait, peignant de couleurs chaudes les immeubles que l'on pouvait deviner en bas.
L'automne était déjà bien assez entamé pour que je pense à mon anniversaire, au point que les feuilles en rougissaient de plaisir.. Je me souvins qu'il avait été mon souhait que les choses soient ainsi en ce lieu.

Je reportais mon attention sur les phalènes qui commençaient leur danse, leurs vies étaient finalement réduites en parades amoureuses afin de trouver une compagne permettant de perpétuer l'espèce. Sa vie n'avait, au fond, aucune utilité..
Que se passerait-il si dans une folie quelconque je décidais que cette espèce n'avait nul besoin d'exister ? Le battement d'aile de ce papillon stoppant son mouvement aurait-il une influence en ce monde étrange ?
L'envie me prit de faire une tentative, mais l'idée même de devoir me "déplacer" m'ennuyait profondément. Je souhaitais savoir ce que me réservait l'Autre.

Il m'avait sans doute menée ici pour une raison précise et je sentais que le temps et l'espace avaient une influence sur Sa décision. Quelque chose me disait qu'Il parviendrait sans doute à me convaincre de rester encore un peu dans ces contrées par ce stratagème.
Il était humain et ne réagissait sans doute pas en préméditant chacun de Ses actes comme je le faisais moi-même. Nous étions, sur ce point, aussi différent l'un de l'autre que ne le sont le jour et la nuit.

Je L'avais rencontré par hasard, lors d'une de mes escapade nocturne où je laissais mes pouvoirs pour me mêler aux créations que je pouvais contrôler selon mon désir. Archange de la nuit, je m'étais contentée de marcher au hasard des rues, laissant mon esprit vagabonder au même rythme que mes pas. Il était simplement là, rien de particulier, juste un regard qui parvint à me transpercer de sa justesse et de sa droiture. Je m'étais laissée envahir par la curiosité et avais modifié l'espace pour provoquer notre rencontre comme un passage obligé dans Sa vie et la mienne.
Dès lors, il m'avait été difficile de réprimer ma curiosité, chaque instant avait été une intense découverte sur ce que l'Autre était capable d'offrir en ayant à la fois peu et tant à portée de Sa main.
J'étais d'abord restée peu de temps avant de retourner là d'où je venais, mais, chaque séparation avait été à chaque fois plus douloureuse et mon coeur me faisait sentir que Sa présence m'était nécessaire pour me sentir bien.

Je me demandais pour quelle raison je m'étais ainsi laissée envahir par ce sentiment, il serait tellement simple encore maintenant de stopper ce petit jeu, aussi simple pour moi que d'éradiquer ce papillon qui tournait autour de moi.
Mais je m'étais prise à mon propre piège, je demandais finalement toujours plus, plus de nouveauté, plus d'imprévu..
Ce que j'avais vécu jusque là était en tout point différent, Il avait balayé en quelques secondes ce que je savais et je me sentais à Ses côtés comme seulement l'Ombre de moi-même.
Etais-je encore un Archange ? Ou l'était-Il devenu à ma place, cet humain qui était devenu pour moi si indispensable ?

Entendant un bruit, je me tournais dans la direction qu'Il avait prise, Il semblait essoufflé par la course qu'Il venait de faire pour arriver ici.
Je me demandais s'Il avait courut pour ne pas me laisser seule trop longtemps ou bien pour une autre raison que je ne connaissais pas. Je sentais à nouveau la curiosité m'envahir.

"Merde, ça a déjà commencé !"

Il vint "S'assoir", ou plutôt Se jeter sur le banc à mes côtés et prit quelques secondes pour souffler. Je posais ma main sur Lui et apaisais le feu de ses poumons.
Je voulais savoir..

Il me fit un sourire que seul Lui pouvait faire et je me perdis à nouveau dans Son regard emplis de sincérité, Il me tendit le café qu'Il m'avait acheté.
J'ouvris la canette tandis qu'Il se levait pour admirer le spectacle que j'avais déjà eû l'occasion de regarder.

"J'aurais vraiment voulu arriver plus tôt.."

Je ne répondis pas, me contentant de boire mon café, suspendue à Ses lèvres, supportant à peine l'éternité entre chacun de Ses mots..

"Dis.. Crois-tu que l'on pourra venir chaque année pour voir ce spectacle ?"

Je ne connaissais pas la réponse, je ne voulais pas la connaitre.. L'idée m'avait effleurée de regarder dans le Livre, mais la peur de ne pas y voir Son nom auprès du mien m'avait stoppée dans mon élan..
Il se tourna vers moi et vint me prendre les mains. Il m'attira à lui et m'amena près de la rambarde qui courait le long de l'abrupte falaise.

"Je voulais te demander quelque chose d'important.. Je souhaitais le faire ici à cause de ces couleurs, je les ai toujours trouvées magnifiques.."

Je ne pouvais qu'acquiescer, ces longues secondes de silence me semblaient un supplices, je mourrais d'envie de Lui dire que je voulais savoir, mais cet instant fragile m'était tout aussi précieux que la délivrance qui me semblait proche.

"J'aimerais venir ici chaque fois que l'envie me prends, je voudrais y voir les saisons naitre et mourir ici.."

Il se tourna dans la direction opposée au décor à la fois fragile et majestueux qu'Il observait jusque là et me désigna un petit point que je définis comme étant une maison.

"C'est ici que je souhaite vivre et t'emmener.. Si tu acceptes de m'épouser.. Gabrielle..".

Mon coeur cessa un instant de battre.
Qu'est-ce que je ressentais ? D'un coup le monde m'avait semblé basculer, j'oubliais toute pulsion me poussant à effacer une existence futile pour assouvir ma curiosité..
Une réponse me vint du plus profond de moi, celle que l'on m'avait enseigné dès la naissance du monde.
Il est un cadeau qui semble étrange et futile et qui ne s'offre que rarement. Il leur avait été donné par pitié puisqu'ils devraient vivre dans la futilité et dans la douleur..
Je compris enfin le sens de celui-ci alors que mon être s'éveillait simplement à sa douceur..
L'Amour me subjuguait tandis que je répondais oui à Sa question..